mardi 16 janvier 2018

"ALONE ON MOON" / 7


(Le truc, c'est de dire que c'est de la poésie dadaïste : on peut tout se permettre.)
L'abus du triathlon tue
Betty, dans ses beuveries, voyait des faucons noirs fondre sur les Tours de Babibel. C'était une fille d'une beauté à couper le beurre, venue de Shangaï, un papillon tatoué sur l'épaule nue, court vêtue mais bottée, une artiste iconoclaste, une égérie cosmopolite. Le sommelier qui l'avait versée dans sa robe avait eu la main lourde : ça débordait de partout.
Parfois, après un bref chuchotement de tête, elle piétinait les géraniums de son imagination. Son rire couvrait même le bruit de ses pieds.
Pour l'heure, elle court en Louboutins, Betty, autour du stade, sur le mâchefer usé à la limite de l'agonie (mot qui n'a pas de pluriel). Matière noire aléatoire qui murmure a capella à l'oreille des salades avec une aisance de mécanique ondulatoire. Doigts noirs sur le bitume, exécrables excréments.
Trop de bruits ont couru derrière elle juste avant le déluge, dans la brume asphaltée, trop de marathons déroutés, de karatékas en tornades, de championnats d'athéisme en chambre, de courses de descente de lit en luge.
Ne pas se fier aux images, on sent vite venir le danger. (Elle a tellement de dents, Betty !)
Du sang dans les narines, aspirine et momie braisée, caravane errant du possible avec une mystérieuse agence spectrale pour cible, des savoyards et des missiles sur l'aile du vent, elle arrive première sur la face cachée de la lune, la robe fendue jusqu'aux oreilles. Derrière elle, ça pue mais la fin vaut les moyens et le rossignol aussi pue (vous saviez pas ?)
La prunelle du vaincœur posée sur le podium : comme tout cela est vain.
Précipitée, fuyant l'incendie de Los Angeles, elle bouleverse les pédoncules précis du psy, zombie philosophique, fantôme à particule, étagères du commun où se posent les âmes à poil. Elle plongera des falaises dans l'essieu temporel du Pacifique : l'égorgeront les requins assoiffés et les poulpes géants élevés sous la mer.
De ses deux ailles brisées il ne reste que quelques plumes enflammées voletant au vent. Les anges ne font pas de vieux os, de nos jours, in California. Les collines fruitées barbeyent et se laissent glisser sur les golfs encore éclairés, parmi les morts-vivants. Le tremblement ne s'arrêtera pas. (Pourtant ce ne sont pas les policiers qui manquent.)
Le brouillage est parfait : l'émetteur n'en a plus pour longtemps.
La lumière saigne.
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COMPTINE HASARDEUSE N°17
Maurice et Raymond
N'ont qu'un seul poumon.
Un poumon pour deux
C'est bien ennuyeux,
Surtout pour courir.
Mais pas pour mourir.
D'ailleurs ils sont morts.
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jeudi 11 janvier 2018

PETIT VOCABULAIRE DE LA DÉRISION


La dérision, ça déride, même s'il n'y a pas de rapport étymologique entre les deux mots. Dérider, c'est effacer les rides, celles du soucis et se faire autant que possible des rides rieuses. La dérision, elle, se relie à rire (latin ridere), ridicule (tourner en -), ridiculiser, risette, risée (nous sommes la risée du monde)…
Le ridicule, c'est simplement ce qui prête à rire. Le drôle, ce qui fait rire.
Sortons burlesque, grotesque, histrion, saugrenu, baliverne, absurde, des mots où s'entend le grincement acerbe de la raillerie, le ricanement de la caricature, le rictus mordant du sarcasme, l'éreintement de la satire, le sardonique amer, le narquois goguenard, le bouffon qui vous pouffe à la gueule, la farce et la bourde, la blague et la malice, la facétie et la taquinerie
… Et se marrer : en avoir marre, d'abord, c'est s'affliger, s'ennuyer, et voilà que par antiphrase ça devient se marrer.
De même que le drôle s'oppose au droit, le rigolo s'oppose au rigorisme.
« Je me sens tout drôle » ne veut pas dire que je suis tout à coup devenu un rigolo.
Tiens, c'est amusant (c'est drôle), le son -ole se retrouve dans gauloiserie, gaudriole, rigolo, drôle, se gondoler, se poiler… ou riole (un ancien français désignant une partie de plaisir). (Écolo aussi… si bien que les écolos passent pour des rigolos.)
En voilà d'autres : iconoclasme, impertinence, insolence, insulte, invective, ironie, irrespect, irrévérence… (Tiens, ils commencent tous par i.)… anathème, bouffonnerie, clown, comique, dédain, dérapage, facétie, fou du roi, grinçant, méchant, mépris, moquerie, narquoiserie, outrances de langage, persifflage, plaisanterie, poil à gratter, quolibet, taquinerie, trash…
On le voit, le vocabulaire de ce qui prête à rire, ce qui suscite la moquerie, le risible, le dérisoire, est riche, certes, mais aussi plein de nuances, de connotations diverses, émotionnelles, culturelles, historiques… et subjectives. L'impertinence, par exemple, c'est un peu "gamin qui fait son malin", alors que l'insolence, c'est déjà plus adolescent : il y a un défi, donc un danger. Et l'ironie, alors, serait "adulte" : elle suppose qu'on se place au dessus de l'adversaire par l'intelligence. Deleuze dit d'ailleurs qu’« il y a dans l’ironie une prétention insupportable : celle d’appartenir à une race supérieure, et d’être la propriété des maitres. » Pourtant Jankélévitch, lui, dit : « L'ironie tend la perche à celui qu'elle égare », ce qui me semble plus subtil, veut dire qu'une ironie non méprisante est un pari sur l'intelligence de l'autre. Elle suppose – et induit – une complicité d'intelligence, un jeu entre émetteur et récepteur. (Ce que Guillaume Erner nommait "une convention de lecture implicite entre le lecteur et le journal" (cf. post précédent sur Charlie Hebdo.) Le même trait d'humour n'a pas le même sens en provenance de Minute ou de Charlie Hebdo…)
Mais ça ne marche pas toujours. C'est triste.
À part ça, pour ceux qui ne l'ont pas encore compris, la caricature, c'est, par définition, exagéré.
… Et rire reste toujours "exprimer la gaité par l'élargissement de l'ouverture de la bouche, accompagné d'expirations saccadées plus ou moins bruyantes…" (le dictionnaire) mais aussi s'esclaffer, pouffer, se bidonner, se gondoler, se poiler, se dilater la rate, se fendre la pêche ou la pipe (avant de se la casser).

dimanche 7 janvier 2018

SPÉCIAL 7 JANVIER


Un Charlie Hebdo spécial "3 ans dans une boite de conserve" nous raconte la vie des Charlie depuis le massacre et évidemment sans révéler quoi que ce soit qui puisse à nouveau les mettre en danger. Et ce n'est pas facile, comme on peut l'imaginer. Pas facile de rien révéler et pas facile tout court, et chère, la vie sous protection policière pour les gens, privée pour les locaux… (Ils donnent des détails chiffrés…) Paradoxe fulgurant : Charlie Hebdo ne s'est jamais gêné pour taper sur les flics… maintenant ils vivent avec leurs anges gardiens bleu foncé… et d'un coté comme de l'autre on apprend à se connaitre et reconnaitre. « C'est compliqué d'exercer sa liberté derrière des portes blindées » mais « blindé ou plombé, il faut choisir. » (Gérard Biard).
« Ils l'ont bien cherché ! » disent toujours certains crétins. Les insultes et menaces de mort répétées (via la machine à buzz des réseaux sociopathes) les ont forcés parfois à porter plainte… et à ouvrir une rubrique spéciale "La menace de la semaine"… Ça peut venir de fans de Johnny Halliday (!) ou d'Edwy Plenel et, bien entendu, des fans aiguisés du prophète Mahomet. Une analyse pointue du phénomène du buzz et son aspect performatif : tel article de presse signale, vrai ou faux, que telle information "fait le buzz", aussitôt le buzz démarre et fait sa boule de neige. En particulier le buzz d'indignation : « Reste une dernière caractéristique d'internet, essentielle pour fabriquer ces buzz d'indignation : l'aptitude du réseau à gommer l'ironie. Lorsque vous regardez la couverture de Charlie Hebdo, une convention de lecture implicite vous relie à ce magazine. Celle-ci veut dire : le journal que vous allez lire est un journal satirique et c'est pourquoi il sera excessif, caricatural, parfois lourd et vulgaire. Mais tout corps plongé dans le cyberespace perd son contexte. Tout devient identique, la parole du pape, celle d'Hanouna, le titre de la Pravda, celui de Charlie Hebdo.… » (Guillaume Erner).
Je pense qu'on pouvait déjà dire ça de "la télévision"… qu'on doit aussi se rendre compte que les haters n'on jamais lu le journal, seulement vu sa couverture, que ce soit en façade d'un kiosque ou sur le net… et que les crétins dangereux qui y réagissent, sur le net ou ailleurs, n'ont évidemment aucune idée de ce qu'est l'ironie, la dérision, le second degré, etc. Les religieux en particulier.
« Désormais on vit en tribus. On ne pense plus qu'en référence à un groupe. Donc quand Charlie s'en prend au totem du groupe (il n'en épargne aucun), chacun se sent visé. » (Jean-Yves Camus).
« Ceux qui protestent contre l'emploi du terme "islamique", qu'ils adressent leur lettre de menaces aux gardiens de la morale islamique en Iran et non au journal. » (Chahdortt Djavann). Eh oui, l'Iran, d'où elle vient, se dit "République Islamique" = oxymore.
« Il y aura toujours beaucoup de monde pour banaliser minimiser, rationaliser, oublier ou nier le fait que des journalistes et des dessinateurs ont été tués parce qu'ils se moquaient des religions, et il y aura toujours beaucoup de monde pour banaliser et nier le fait que des journalistes et des dessinateurs sont encore menacés de mort parce qu'ils continuent à se moquer des religions. » (Yann Diener).
Ils racontent aussi quelques moments hilarants (l'attentat à la cerise !)
Toutes ces citations pour dire : ne banalisons pas, ne minimisons pas, ne rationnalisons pas, n'oublions pas, ne nions pas.
Ne nous habituons pas……



Pour une fois, j'emprunte un dessin à Xavier Gorce

mardi 2 janvier 2018

"ALONE ON MOON" / 6


C'est un soulagement de savoir que la pluie tombe verticalement
Il a tant plu ces derniers temps que c'est la jungle à la maison.
Tropicale et trop calme après la mousson.
La lumière vacille verte, rayée.
Les bananiers fleurissent et les bayous glougloutent.
La radio n'émet que des borborygmes : une symphonie imbibée, molle, déroule ses vagues accusatrices dans mes lobes et synapses.
Les perroquets iroquois dansent du scalp sur le sable. (Les perroquets parlent toujours trop.)
Les singes se signent les uns les autres (avec ironie).
Les octopus en fleur, onctueux, parlent avec componction.
Les gorilles s'égosillent en rafales.
Des scolopendres plats escaladent les troncs et laissent pendre leurs pattes escalopes, ils oscillent du coccyx et l'écorce luit.
Des Zo'és nus comme des Èves dansent au ralenti : ils n'ont pas de montres, ils sont impeccablement propres et les moustiques géants négligent leur peau.
Bientôt c'est une invasion de pygmées qui s'annonce. Ils sont tatoués de pied en cap mais ça ne fait quand même que des tout petits tatoos sur des tout petits totems. Les peaux se vendront mal.
Des alligators japonais nous remercient pour le cadeau. Leurs dents sont triangulaires, leurs écailles hexagonales, leurs pattes cubiques, mais avec rage. Leurs corps exaltés exhalent un suint de suie au sens moisi du terme.
Craquement des crocodiles et fuite des anacondas, démolisseurs anachroniques.
Les bonobos enculent les tarentules – de justesse.
Des requins sans scrupules squattent les places de parking handicapées, bientôt remplacés par des fleurs carnivores dévoreuses d'insectes ancestraux (tandis que pompent les marsouins).
Des sapajous marsupiaux dépiautent des cajous, basculent en machouillant leurs joues, croquant des fruits fendus, tandis qu'une ondée plombe l'atmosphère.
Un panda mange ses bambous, les feuilles seulement, pas les troncs qui sont trop durs à ses dents d'ours-mouton. Les Chinois nous revaudront ça. Ils nous revendront sans rire leurs chapeaux iconiques, paniers percés passoires et leurs pagnes en peau de zébu.
Dans la savane, bercées par la brise, les autruches s'endorment la tête dans le cul, du sable plein les larmes. Il n'en faut pas plus pour enrayer le soleil couchant.
Les cactus détraqués défient les cacatoès au karaoké.
Et puis c'est l'éruption du Polimagoo, bientôt suivie d'un tsunami de force 7 aux vagues qui ravaguent les rez-de-chaussée. Il y aura des dégâts collatéraux dans la marine. Envoyez le groupe d'intervention, faites chauffer les voiles. (Mais les sauveteurs viendront trop tard.)
La mousse espagnole engluée pend des branches du figuier banian du salon et collectionne les mouches. (Grésillent les mouches mourantes engluées.)
Les huitres aussi s'y collent par ordre de taille, s'y décomposent, empestant accroupies bâillant avec les moules ouvertes traversant la mangrove en pestiférant ses postillons empestant l'atmosphère. (Il faut avouer qu'une huitre fermée, c'est moche, mais quand on l'ouvre, c'est magnifique : on dirait un mollard ! Et quand elles baillent, c'est bon signe : le déluge ne va pas tarder.)
Sous les ondes sales putrides les poutrelles des soubassements des pontons avec leurs yeux horribles de bateau ivre.
Il reste une dernière cabine téléphonique élevée en plein ciel.
(à suivre)

 

dimanche 31 décembre 2017

"ALONE ON MOON" / 5


JUDITH AU CHÂTEAU DE BARBE BLEUE (inspiré par l'opéra de Bela Bartok)

« Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. » (Nosferatu)

Derrière un rideau d'arbres, des lanternes malveillantes.
Judith-la-Juive approche. La nuit tous les châteaux sont gris, mais elle n'a pas peur.
— Vous êtes attendue, madame, lui dit le chirurgien à l'épée de feu tournoyant qui garde le pont levé.
Dedans le vieux château, des fenêtres, mais par elles ne pénètre aucune lumière de jour. Les murs pleurent. Les vitres transpirent. Les rideaux ne respirent pas.
Judith attend – dans l'obscurité, mais elle n'a pas peur.
Elle le rencontre enfin, le Barbe Bleu, Bête de la Belle, Comte Zaroff des Carpates, Ogre des contes crocheteur d'enfants, Holopherne le bouc, minotaure en son labyrinthe. Le créateur hâtif, haineux, au cerveau plein de nœuds, est occupé à peindre des veaux violets dans des pâturages enragés.
Après quelques tergiversations, il lui ouvrira à regret toutes les portes de son être tourmenté, de son âme opaque.
Celle de la chambre de tourments – dont les pierres des murs suintent le sang.
Celle de la salle d'armes – aux murs d'acier ensanglanté.
Celle de son trésor – aux joyaux tâchés de sang.
Celle de son jardin secret – où sont l'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal et l'Arbre de Vie et où les fleurs de lys sont perlées de sang.
 — Sont-ils à votre gout, nos fruits ?
— Mais qu'importe cela aux arbres !
Celle de son domaine immense, planétaire, cataclysme musical – où les nuages projettent au paysage nu des ombres rougeâtres et où, comme "dans Arle, où sont les Aliscams, l'ombre est rouge sous les roses".
Celle des larmes – lugubre mer blanche. (Le sol se dérobe sous sa robe de mariée.)
Celle enfin de ses femmes d'antan, ses six épouses venues d'avant, plaquées dans la penderie, et elle, Judith, la plus belle, qu'il a découverte à minuit, qu'il a aimée à minuit, qu'il tuera à minuit. (L'écume des nuits déborde.)
Judith fait demi-tour.
Le mariage est interrompu. La bague à son doigt immisce entre l'âtre et la joie une poire d'ambre déclinée à l'infini. La robe blanche : tachée de sang jusqu'aux genoux. La couronne fleurie : des épines. Les pantoufles de verre : brisées. Et à l'église demain, les hosties barbares crèveront la bouche des communiantes.
Les yeux de Barbe Bleue coulent le long de son visage vert et de son sceptre ectoplasme.
Judith, nouvelle Ariane, Ève à l'envers du rêve, est toujours Ava, déesse ex-machina.

(à suivre)

 

jeudi 28 décembre 2017

"ALONE ON MOON" / 4


Pari perdu
Blaise Pascal, mort d'une morsure d'ornithorynque philanthrope, errait lamentablement entre la semelle et l'enclume. L'enfer peut attendre, se disait-il, péteux, transi comme un agneau. Suspendu entre l'aube et les limbes, il ne cessait d'adresser sa supplique aux anges qui passaient, silencieux, sinistres vautours : vols blancs dans le silence gris. Autour, néant gris, vide gris sans forme, plan astral sans cadastre, absence absurde absorbant la vue sans même un mystère. (Pourtant, quelque part, ça grouille.) Ni ciel ni terre ni souterrain, ni détestable espace interstellaire, ni chute, ni escalade, ni symétrie bilatérale.
Il est difficile d'être, en ce lieu, d'avoir plus qu'une existence administrative. La vue ? Lieu pâle, opalin, brume balbutiante. Le son ? Faux, opacifié – du coton dans les ouïes. Le toucher ? Pas même une résistance de l'air. Pas même un Deus Absconditus
Pourtant, dans ce rien, il y avait un fait extraordinaire : il n'avait mal nulle part.
Ce n'est qu'en prenant conscience de ce fait qu'il sut qu'il était mort.
Alors tout éclata.
Jeu de cubes multicolores en plastique, kaléidoscope kinesthésique, papillons queue de paon par millions, chaos de chambre d'enfant, tintamarre de couleurs bollywoodiennes… il cahotait au sein d'un arc-en-ciel – coma halluciné sous les vertèbres des réverbères.
Perdu pour perdu, il reprit une assiette de purée.
•••
Ayant vendu son âme au diable
Il ne pouvait la rendre aux cieux
Il ne put que se rendre odieux
Tirer les anges par la queue
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Tiens, si j'en profitais pour déblatérer sur Blaise Pascal (à peine) plus sérieusement ?
Pascal (Blaise) (1623-1662).
> Pascal était-il con ? Par exemple, il a sorti ça, face aux critiques des dogmes : « Pourquoi une vierge ne peut-elle enfanter ? Une poule ne fait-elle pas des œufs  sans coq ? »
Et puis son fameux pari (stupide). Selon lui, si vous pariez sur l'existence de Dieu et la vie après la mort, paradis et enfer inclus, et que vous vous conduisez selon sa morale, soit il existe et vous gagnez tout : l'éternité au paradis ; soit il n'existe pas et vous ne perdez rien, que votre vie terrestre que de toute façon vous perdrez. Si vous pariez sur son inexistence et rien après la mort et que vous vivez dans le péché, soit il existe et vous "gagnez" l'éternité en enfer, soit il n'existe pas et vous ne perdez rien, que votre vie terrestre que de toute façon vous perdrez.
« Il est indubitable que, que l'âme soit mortelle ou immortelle, cela doit mettre une différence entière dans la morale ; et cependant les philosophes ont conduit la morale indépendamment de cela. »
"Indubitable" ???
Et donc selon lui, il est évident qu'il faut parier sur Dieu et tout ce qui va avec. C'est con. Et pervers. Pour se lancer dans un tel pari, 1) il faut déjà a priori supposer possible l'existence de Dieu, le paradis, l'enfer… 2) dire qu'on ne perdrait rien est faux : on gâcherait sa vie en austérité, prière, culpabilité rongeante, peur, angoisse métaphysique, usure des genoux, etc. Partant du principe que la vie terrestre, on n'en a qu'une et que "un tiens vaut mieux que deux tu l'auras", le pari est vite fait contre la croyance, contre Pascal.  Simple "bon sens".
— Le "bon sens", citer des proverbes comme un quelconque Sancho Pança, c'est un peu bébête, non ?
> Pascal, par ailleurs mathématicien de génie, était-il fou ? Il y aurait lieu en tout cas de se lancer dans une psychanalyse du dit Blaise Pascal. (Cf. Livre des Bizarres : génie précoce, mais hanté par une terreur de l'eau, sentant constamment un gouffre auprès de lui et ne supportant pas de voir ses parents proches l'un de l'autre, il souffre de douleurs quotidiennes, subit vers vingt ans une attaque de paralysie du bas du corps – est-ce pourquoi il inventa la brouette ? –, ensuite visions, étourdissements, convulsions… Ça explique peut-être son fameux pari : quand on mène une vie de douleur, on n'a rien à perdre… Et la sexualité, comment ça va, mon Pascalou ? Il meurt à trente-neuf ans.)
> Georges Brassens : Le Mécréant, 1960.
Mon voisin du dessus, un certain Blaise pascal,
M'a gentiment donné ce conseil amical :
Mettez-vous à genoux, priez et implorez,
Faites semblant de croire et bientôt vous croirez.
… Principe que Pascal avait piqué à saint Augustin qui disait que « si on force les hérétiques à croire ou à affecter de croire, ils finiront, avec le temps, par s'habituer et par croire sincèrement. »
(extrait de mon dictionnaire théophobe personnel)


dimanche 24 décembre 2017

"ALONE ON MOON" / 3


ÉCHAPPEMENT LIBRE
Comme Axel se sentait tout éparpillé (épars et pillé), disséminé, morcelé, fait de morceaux mal joints, de pièces rapportées, chambres, débarras, escaliers dérobés, passages secret derrière la bibliothèque, et la petite pièce au fond du couloir – no place to dwell – il alla voir le Dr Frankenstein pour qu'il lui recouse tout ça. Le docteur l'étendit sur son divan d'orient et entreprit de recoudre tout ça. Ça prit sept ans. Ensuite, Axel, enfin, dehors nickel, dedans liquide.
— Vous pouvez y aller, mon vieux, vous êtes rechapé.
— Vous pensez que ça tiendra, docteur ?
— C'est cousu de fil blanc, on voit les ratures, les coupes et coutures, mais ça tiendra. Pourtant ne laissez plus rien s'échapper.
Pourtant, un peu plus tard, Axel, désaxé, s'arrêta au bord du trottoir dans la rue Quincampoix. (La rue ensoleillée, déserte comme un cadavre.) Une escarbille en provenance d'une décapotable anglaise rouge aux coussins de cuir rouge pilotée par une amazone nommée Girl 3619 tatouée bleu jusqu'aux aisselles, frappa son gros orteil droit, ça fit un trou dans la pellicule et tout ça coula dans le caniveau. (C'est que dedans Axel était… "gélatineux" ? – comme un cauchemar lovecraftien ? Non : liquide – comme un  liquide.) Sa carapace bien cousue resta debout comme une armure ornementale au coin de la salle d'arme d'un château hanté, tandis que l'intérieur coulait et s'écoulait dans le caniveau, dégringolait dans la rigole, et de là dans une bouche d'égout (dégout).
Ainsi Axel s'échappa (en l'occurrence, le verbe est à la forme pronominale réfléchie). Il allait donc vivre sa nouvelle vie dans les souterrains glauques avec les rats et les crocodiles mutants aveugles albinos. De là dans la station d'épuration. De là dans la rivière. De là dans le fleuve. De là dans l'éternelle dévastation de l'océan. (Là sont les monstres.)
***
Pendant ce temps, dans la ville, au bord du trottoir de la rue Quincampoix, l'amazone tatouée bleu, Girl 3619, désolée, avait arrêté sa décapotable anglaise rouge aux coussins de cuir rouge et, après discussion avec les services de la voirie municipale qui ne savaient qu'en faire (où et quand faire), avait ramassé la carapace à l'abandon d'Axel.
Elle l'installa dans son salon de massage, comme si c'était encore quelqu'un, Axel, l'étendit d'un bout à l'autre sur sa table de massage, l'enduisit d'huile de massage, lui reboucha le trou d'orteil avec du sparadrap.
— Désolée…
Elle le massa, assouplit sa peau assoupie aux coutures encore douloureuses. Elle lui pétrit l'esprit, lui dénoua les muscles dénudés, lui dérouilla le dos, lui ravala la peau du zob, lui déploya la gorge, entama sa croute, le détartra, le désatrophia.
Puis elle entreprit de le remplir. Le re-emplir.
Elle lui lut l'Iliade et l'Odyssée, elle lui projeta La Porte du Paradis, elle lui fit écouter les quatre derniers lieder de Richard Strauss, elle l'emmena à Giverny voir Monet. Elle le nourrit de spaghettis bolognaise et de Gevrey-Chambertin.
Quand il fut bien rempli de tout ça, elle l'emmena avec elle sur l'utopique autoroute de l'ouest dans sa décapotable rouge anglaise. Des péritoines bleues poussaient par touffes sur les bas-côtés des viaducs en déviations et chaque virage refaisait le monde. Les gens qui virent passer le couple devinrent bizarres. Certains eurent même des enfants dans l'année. La route les conduisit fidèlement jusqu'au bord de mer. (Il ne manquerait plus que ça.)
***
Ils vivent tous deux depuis sur l'ile de Sein.
Eux deux, l'ile, et tout autour l'éternelle dévastation de l'océan. (Là où sont les monstres, encore.)
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à suivre
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