jeudi 24 mai 2018

ALONE ON MOON / 26


Une histoire marécageuse et quelque peu douloureuse (ballet moderne).
Un musée cannibale. Désastre cosmique. Calamité sans esprit de lucre. Ici, en cette opaque Copenhague, on empaille les fœtus. Leurs dents seront placées dans un verre de lait, lui-même enfermé dans un caisson isobare, lui-même installé au cœur du château des quatre pattes.
Sous la menace des orgues ténébreuses, tu marches, ô Reine Antironie, où tremblent les cercueils, parallélépipèdes féroces, barques vides portées par le courant alternatif, lits qui dansent, avec leurs jupes en nuages d'aurore, tandis que les arbres zombies suspendent le temps à leurs branches et que de cruels nuages te frappent.
— Éliminez ces œufs ! (cries-tu.) Ils puent comme les couquilles du diable !
— Vous voulez dire "les couilles" ou "les coquilles", ô Reine ? demande le correcteur orthographique. De toute façon, ajoute-t-il, ils ont pourri : ils sont restés trop longtemps dans leur… euh… coquille.
— Qu'importe les œufs, les yeux, les dieux : brisez leur voix.
Le diable (car c'était bien lui) te plantera son épine de soufre. Par cet excès de rouge il te fera blanche, ange incandescent de colère. Tu seras portée par le courant, ô Reine Antironie,  barque vide, marchant où trempent les cercueils et où chantent les lys avec leur jupe en nuées d'orage. (Les paravents n'ont plus de secret pour elle.)
Et voici : c'est la mort d'Antironie, la Reine, sans autre forme de procès, les dents serrées sur sa fêlure. La Reine morte est une rousse de rouille et de métal. La Reine est morte. Il faut donc qu'elle danse. Son baiser est un buisson ardent.
Les neiges aux larmes éternelles tombent toujours sur les Alpes où vivent autruches suisses et chiennes autrichiennes sculptées dans les congères. La Reine et son amant gelé Hagendas se roulent des patins sur la glace. « J'ai tout fait, dira-t-elle pour sa défense, en le serrant sur mon sein, pour le protéger de l'hiver. »
Elle quitte son sweat pour montrer ses seins de la dernière chance. Elle offre au vent les voiles de sa robe démariée et ses écharpes. Elle abandonne sa pèlerine, la Reine, rousse aux beaux globes, elle étale ses seins de glace sur la pente, ses seins libres sous le fin lin candide.
En vain. L'avalanche bienvenue les avale. La neige fondue file. L'amant glisse en toboggan jusque dans la crevasse du glacier, emportant la vaisselle.
Dans les rochers, dans les ravins.
L'enfermement, enfin, dans la caverne de l'enfer pavée de lave refroidie, d'un rouge presque noir, couleur de sang séché.
Il en faudra, des couleurs, pour récompenser les danseurs harassés : tout un arc-en-ciel, tout un Rubiks Cube.


dimanche 20 mai 2018

ALONE ON MOON / 25


Les tribulations de Vulbens Faramaz.
Sur une vague de brouillard cosmique, entre deux planètes de cristal, entre alpha et oméga, des fleurs au parfum vert poussent sur une automobile de brique. Leurs pétales sont beaux comme des enclumes reflétant les étoiles, les comètes et les longs méandres de brume.
Juste là, le biplan de papier journal que pilote Vulbens Faramaz, le fameux héros, l'ange fabuleux. Il a le visage blanc d'Hermès, quatre ailes cristallines et ses cheveux de lumière se mêlent aux rayons du soleil. Il porte un blouson de cuir à feu doux, mais en dessous, en bas, rien. Nu comme un verre. (Comment pourrait-on dormir, dans un pyjama à rayures ?) Entre ses cuisses d'albâtre, il n'y a rien : les anges sont sans sexe.
Son beau homard biplan dessine sur la nuit un message de catastrophe. Turbulences. De son réservoir, l'alphabet fuit.
Les aviateurs de l'aéropostale ont volé la nuit. Les pionniers des Andes au cœur d'albâtre escaladent les charbons ardents du crépuscule. Ils nagent en nuages, anges exterminateurs ayant rongé leurs chaines, leurs ailes d'acier fendant la voie lactée.
L'oiseau de papier en perdition s'écrase sur la plus haute terrasse de la mosquée des morts-vivants et, surchauffé, prend feu comme un hydravion crashé en plein champ (on ne retrouvera jamais la boite noire). Vulbens Faramaz voit ses ailes bruler comme cocons de soie et se retrouve nu sur la terrasse aride.
La longue marche commence – en rase campagne.
C'est l'hiver. Le soleil brille par son absence. Il fait froid comme un canard. Les arbres n'ont plus que la peau sur les os. Les corneilles ont bouffé leurs racines. Cerveau en berne, il va longtemps marcher dans des endroits pâles, des lieux sans porte, des espaces dissymétriques. Il se livrera aux arts cannibales. Il boira des enfants. Sur la route au tabac, des marâtres texanes l'attaqueront, prédatrice de sa santé.
Il sera tracté en lévitation dans l'azur par un rayon de lumière infaillible tombé d'un trou dans la voute du ciel.  Au dessus, une fois passée la fontanelle, c'est un paysage de prairie et de cerisiers. L'attendra là cette femme à la flute et au serpent que peignait Rousseau (le douanier). Il se souviendra qu'elle s'éloignait vers l'horizon, nue, la belle échappée, et que dansaient en éventail ses fesses rebondies, infraction ambulante au code de déontologie des anges héroïques.
Dans quelques heures il sera chauve.
Ça le turlupinera longtemps.
À moins que ça ne le tarabuste.
Saperlipopette.
(Il n'y a pas de raison que ça s'arrête.)
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Il n'y a pas de raison que ça s'arrête, dis-je… Pourtant il se pourrait bien que j'arrive au bout des "Alone on moon" proprement dits, c'est-à-dire de ces quelques mois (depuis décembre 17) de superpositions plus ou moins improvisées plus ou moins maitrisées de mots, de phrases et d'interlignes, allant du calembour vaseux à l'évocation onirique-ironique (anagramme signé JHV). Il reste quelques pages à peu près abouties qui vont donc bientôt s'afficher… et puis des notes en vrac qui ne trouveront pas forcément les bouts de scotch nécessaires à des coupers/collers à peu près pertinents. (Un "couper/coller", ça peut se plurieliser ?).
Et puis, quand même, en fouillant un peu dans mon Mac, je redécouvre des paquets de textes (je suis un peu atteint de graphomanie) qui, bien que plus anciens, pourraient très bien s'inscrire dans le droit fil des "Alone on moon" et qui ne demandent qu'à voir le jour (virtuel mais public).
Et puis, parfois, j'ai aussi envie de reprendre des textes plus "comme avant", c'est-à-dire plus réflexifs, concernés par la réalité sociale, politique, psychologique, écologique et scientifique. Sans omettre les chroniques cinématographiques, musicales, picturales, télévisuelles……
Et donc, malgré mes tergiversations, ça va continuer.
— Et les lecteurs, tu leur demande pas s'ils en ont pas marre ?

dimanche 13 mai 2018

ALONE ON MOON / 24

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Je suis du peuple des nombres.
Le monde est un chaos vermifuge. Comment faire cohabiter des millions de libre-arbitres ? Un petit bout de femme de l'Est, un ex-ministre du travail, un espèce d'athlète complet aux yeux de petits pois, les bourgeois décalés et des momies passées aux rayons X, des chevaliers billards, des trafiquants d'oranges ou de prostaglandyne… Et les rêves d'un peuple qui n'existe pas.
… Un funambule électrique piétine sans vergogne l'hippocampe de mon cerveau. Mon téléphone est absent. Face à la perplexité du monde, je reste complexe – passager clandestin. Je vais remonter à l'étage et relire "Ulysse". Apportez du café, vite ! J'utiliserai le rasoir d'Occam comme marque-page.
(Je dis ça, "relire", car les classiques, on est toujours censé les relire, et non les lire… et je viens de m'apercevoir que je n'ai jamais lu l'Ulysse de Joyce (quel beau nom !)… Les pendules se sont arrêtées. Ulysse, à moins que ce soit Nostromo, ne se souvient de rien, ni de Troie, ni de Pénélope la pénultième. Il dort dans la toison d'or de Nausicaa, l'enchanteresse aux hanches enchantées (comme Eva), de Calypso, la nymphe pyromane, de Circé la lotophage, des Sirènes chantant berceuses mortelles. Il n'est plus qu'un fantôme hantant son propre corps.)
Je n'ai pas lu Nostromo de Conrad, non plus.
(L'agent secret crie victoire au cœur des ténèbres.)
Pourtant j'ai essayé…
… Mais en montant, toujours passager clandestin, je vois encore les ascenseurs incessants, le soir déshabillé, le nuage stérile, la baie des cochons, le nom des fleurs, les statues des vents et les rêves antiques d'un peuple qui n'existe pas, la rivière des diamants, les porte-manteaux en goguette… Je vois des costard-cravate allumés sur la chaine de production TV des rêveries infantiles. Je vois les cyclones qui défient les commissions électorales sur papier millimétré. Et des zombies, toujours. Ça n'en finit pas.
Je préfèrerais dormir paisible au nez du sens et à la barbe du profit.
Mais mon cagibi est bourré d'espions russes qui fomentent des attentats urbains. Un certain Molotov et un certain Kalashnikov boivent des cocktails accoudés au bar à Berlin. (Le marshall Mallow les surveille, toujours prêt à dégainer. Vive la fureur diplomatique.)
Je vais quand même remettre le couvert, ou élever les lapines au musée, ou partir aux Philippines, ou manger des pianisses (avec des frites), ou marcher sur les mains (celles des autres), ou couper de l'herbe sous des pieds, ou monter mon escalier sans me faire mordre par mon rosier, ou rétrécir au lavage comme une brebis broutant sous la pluie. (Car quand je vois les brebis qui paissent sur la prairie sous la pluie, j'ai peur que leur laine rétrécisse sur leur dos et qu'elles se retrouvent toutes nues, ou au moins coiffées en caniches type 16ème arrondissement.)
Mais la forêt est encore en proie au voyage d'hiver sans sous-titres, glissé sur le verglas à la poursuite des arbres morts. Les chenilles processionnaires ont mangé toutes les feuilles des chênes verts. Des papillons en sont nés, éphémères d'un blanc fade. Je les piétine par millions sur le chemin, dernière neige. Poor butterfly…
… C'est qu'on n'y comprend rien, c'est le chaos, comme dit plus haut, le mal est partout, mais « God has a plan ». Terrifiante crétinerie en série mille fois répétée dans les séries et films américains. Parfois, c'est « je ne comprends pas très bien le plan de Dieu ».
— Tu l'as dit, Billy.
Et les post-hippies passés de la religion des Pères Fondateurs au New Age disent aussi « tout arrive pour une raison », ce qui n'est ni raisonnable ni rationnel. Bullshit strictly for the birds. Langage des écrevisses récidivistes de la résignation.
Autant dire « le hasard a un plan ».
Autant secouer les nuages en espérant en faire tomber des anges.
Bizarrement, certains trouvent la situation étrange, mais c'est la réalité qui est comme ça. (Je ne veux pas dire que la réalité est étrange mais qu'elle est "comme ça", c'est-à-dire rien d'autre que ce qu'elle est.) Et la véracité des faits n'exclut pas leur voracité.
Je me remets au lit comme un poisson se remet à l'eau. Les métallos sont endormis. J'entends enfin l'étroit silence du hameau dans la nuit détraquée. Les quarantenaires rugissants se sont tus. Sous le pont dormant des étoiles, les voisins égorgent en silence leurs coussins de plumes.
Arrivé à ce stade, un épisode à base de cacahouettes serait le bienvenu. Mais mon correcteur proteste avec raison : j'avoue que je n'ai jamais su écrire cacahuètes.




dimanche 6 mai 2018

ALONE ON MOON / 23


La machine à exploiter le temps.
Ma petite maison avance par bonds dans la campagne lunaire.
Elle croise une école abandonnée : c'est la rentrée des classes à l'abri d'une halle Baltard. Des enfants aux mains serrant des mamelles s'encadrent dans des fenêtres pâles.
Plus loin, un couple baise dans la neige (par derrière). La neige est verte et vierge sur ce vieux dessin censuré par ma fiancée qui a eu beaucoup de travail pour dessiner la neige. Il faut changer de position, dit-elle. Derrière les fenêtres, villageoises et bonnes sœurs observent la scène, scandalisées. Je tire les rideaux, elles s'en vont.
Plus tard, toujours par cette fenêtre, je regarde les montagnes au loin. Un vautour urubu plane, menaçant de son aile affutée une ourse brune. Des diplodocus se profilent sur la crête – mais ça n'existe plus ces choses là… D'ailleurs ce ne sont que des éléphants : leurs trompes, faisant longs cous, m'ont induit en erreur. Pourtant, oui, il y a bien des tyrannosaures qui les poursuivent. Et dans ma baignoire, des salamandres jaunes et noires et leurs petits – qui nagent.
Je tire la chasse et je vais à la messe de Pâques pour la première fois. La chapelle est bourrée de néandertaliens et d'œufs de bêtes préhistoriques écailleuses. C'est l'holocauste des brontosaures. Le vicaire et sa chorale chantent mal un psaume moral : ils fêtent le mariage d'un vautour urubu et d'une ourse brune. Dans la vasque du bénitier, les salamandres noires et jaunes relaient le cantique de leur voix pointue.
Je monte au clocher. Mes bretelles me lâchent en pleine ascension du septième étage : l'ascenseur est tellement rapide ! Du coup, mes parties honteuses sont de sortie.
Je ne me sens pas très ergonomique. Ni néolibéral. Plutôt néolithique.
Anthropopithèque, j'élève un ogre domestique. (En cas de famine, peut-on manger un ogre ?) Locavore, j'ai déjà dévoré trois hectares de garrigue et de bois, y compris écureuils, sangliers, lapins et buses. (En cas de famine, peut-on cuire des fantômes ?) Végan venu de Véga en soucoupe édentée, j'ai déjà suçoté les cerveaux de trois mille zombies. (Ce n'est pas nourrissant.) Permaculteur, j'ai permuté les sens insensés des mots du Livre amer, j'ai emmuré l'oreille des dévots, j'ai détesté les pesticides, dégraissé les engrais, me suis gavé de bouillie bordelaise et de purin d'ortie. Quand ma dernière ampoule à incandescence est morte, j'ai décidé de la faire empailler. Demain je cracherai sur vos bombes et je démonterai la poussière à voix basse.
Il ne faut pas que j'oublie. Il faut que je n'oublie pas. Il faut que je. Il faut que. Il faut. Il.
Il fait froid, dans ce lit. Le papier glacé de mon livre me gèle les doigts. Il me faudrait un rhododendron de plus. En attendant, j'entoure mon matelas de barbelés domestiques. (Mais cette barricade ne serait même pas capable d'arrêter une pendule.)
D'ailleurs des rats, déjà, tourmentent la carpette.
La nuit retient son souffle. (Heures d'encre, heures de plomb, solennelles.)
Du cœur des ténèbres, mes doigts de pied se fraient difficilement un chemin vers l'aube. Je me décide à me lever et à sortir. Il fait beau, ça me rappelle quand j'étais fœtus. À la campagne, le matin, l'air est tout neuf, presque vert. Mais il ne faut pas regarder trop longtemps le lever de soleil.
L'herbe est fraiche de rosée. J'ai des chaussures, pourtant, mais elles semblent m'être aussi utiles que si je n'avais pas de pieds. (C'est quoi, cette manie d'acheter des chaussures, d'ailleurs ?)
Devant moi, une immense plage constellée de nouilles…
Et mes parties honteuses sont toujours de sortie. (Si tu savais comme j'en ai marre, de ces rêves à la con, maman !)


vendredi 20 avril 2018

ALONE ON MOON / 22


Cabaret sumo sans issue
Ce soir, un nippon adipeux affronte en string et sans tapis une sorcière néopaïenne. Ils éructent des mots mâchés, élémentaires, qui font la guerre intermédiaire. Ils dressent leurs mains en sang au ciel, comme pour l'empêcher de les écraser.
Suit une autre séquence japonaise : la vie secrète des épées, avec des guerrières samouraï qui jouent au mikado vêtues d'un kimono qui cache leur kaiken. Plus courageuses que les hommes, elles tracent dans l'air des calligraphies de mille coups de sabre ou de naginata, lancent des coups d'éclat aux palmes karmiques – leurs yeux de raie Manta m'aimantent.
Sous un chapiteau corinthien, Occam fait son grand numéro : face au nœud gordien, il sort son rasoir. Tchac ! Puis il s'empare du roc de Sisyphe et s'en sert pour boucher le tonneau des Danaïdes. Deux problèmes antiques réglés d'un coup.
Des coulisses, se glissent maintenant les Sélénites… ces intrigants sélénites à trois yeux noir corbeau. Ils chantent des chansons pour les mouches, ils marchent sur les pieds des décapodes, les araignées de mer murmurent à leurs orteils. Par les orifices de leurs masques d'argent, le sang suinte.
Regardez-les gerber des flammes avec un zèle assourdissant, puant sans pudeur.
— Mais qu'est-ce donc que vous leur donnez à manger ?!
— De gracieux lapins morts.
— Pas la fourrure, quand même ?
— Non : les oreilles et la queue en pompon – et les yeux rouges.
Un troll, dans le bus, entame un panorama du paranormal.
Un fakir corrompu épingle sa viande à part sur un tapis d'asphodèles.
Eva l'échevelée, sur son vélo vole au secours d'Adam l'écervelé, tombé de charisme caprice calice calibre cabine calife câline praline canine canif papille carie caribou cariatide… en sillage sidecar signal cigale synapse cirage sida.
Sur un ring de neige vierge, une poupée norvégienne givrée née sans père, traquée, mène une bataille perdue d'avance contre les serpillères venimeuses et les champignons articulés.
Le spectacle se conclut par Carmencita, opéra-ballet.
Derrière la porte verte, dans la chambre rouge, des femmes noires exposent leurs seins en flammes et leurs bassins. Des échassiers lugubres, têtus, les observent avec circonspection ou les tâtent avec componction. Elles ont peint en deux tons, violet et vert bronze, l'entour de leurs yeux furibonds.
Voici la belle Carmen à l'œil noir, vêtue de rouge, bien sûr – carmina burana –, qui roule les cigares dans l'arôme de ses cuisses, qui griffe les hommes comme les femmes, qui séduit de ses habanéras le shérif à moustache comme le toréro à paillettes, qui attise le désert inhabitable et refuse à tous l'entrée de son cirque plein de sang.
Le blanc et le noir, le rouge et le blanc, le rouge et le noir.
Le noir et le noir.
Divine marquise masquée, l'ogresse aux mains rouges dans la nuit ventouse crache sa salive vivante, parfumée, tandis que les chœurs d'enfants déferlent, poissons volants, par rafales.
Puis enfin poignardée – estocade torride –, c'est tout le flot rouge de sa robe qui s'enfuit d'elle.
Elle est nue.


dimanche 15 avril 2018

ALONE ON MOON / 21


Dormir sous les remparts.
Le programme Eva est à manipuler avec précaution. Ne pas laisser à la vue et à la portée des enfants. Ne pas utiliser chez la femme enceinte. (Demandez conseil à votre médecin.)
Les astres errent, répandant leur semence en éjaculations stériles, leur chair en planètes oubliées. Ils se nomment eux-mêmes Montagnes. Les premiers modèles, abandonnés, errent dans les placards de la cabane verte ou plongent dans le cratère infundibuliforme du puits d'artifice. Évitons de trop subsumer et faisons remonter les mineurs emmurés.
En temps de sizygie, la mer se calme, elle qui épluchait les plages, qui charcutait les falaises, qui étranglait les vaisseaux. Et la vache saute par dessus la lune, broute des arcs-en-ciel puis rumine des bébés aux yeux bleus. (Tous les bébés ont les yeux bleus.)
Sous les remparts, Eva s'est endormie mais elle ne le sait pas. Elle rêve mais elle ne le sait pas. Elle se réveille en grelotant (en sanglotant parfois) en proie aux trépidations de l'envie. Elle est éveillée mais elle ne le sait pas.
(La vraie vie commence après le deuxième café.)
Eva consulte son cadran solaire, chrysalide du ciel en pointe d'asperge, almanach des désirs : « Pour décrire le monde, il ne faut pas avoir peur de dire "il y a" autant de fois qu'il le faudra. Pour répondre aux pourquoi, il ne faut pas avoir peur de dire "parce que c'est comme ça. Point". Il ne faut pas avoir peur de la redondance. Il ne faut pas avoir peur de la tautologie. Le rasoir d'Occam (ou d'Ockham, les jours de pluie) est aussi dit "hypothèse de parcimonie". »
Eva, ainsi, poursuit les euphémismes, bouleverse les enjeux, dilapide les lapalissades aux quatre coins de l'Hexagone.
Eva a glissé le temps sur Mars et traqué des espions marsupiaux, elle a connu des sorcières et des gnomes, mythifié des corps, encyclopédié des minéraux. C'est arrivé tout à fait par hasard, sur sa main déserte.
L'Éden eldorado n'est pas sur la montagne ailée, il rampe au cœur des ténèbres, souterrain. Là, aux fonds des puits, foncent les comètes sous-marines et les étoiles à l'envers renversent les nuages. Saturne et ses poèmes annelés ne sont jamais bien loin dans la nuit pâle.
Eva décide donc de redonder et, comme il se doit, retourne au lit.
PS. Revenue de la Cité Perdue d'Opar à Noël avec ses hanches enchantées, ses yeux exorcisés, ses eaux ésotériques, ses cheveux rangés en ordre de bataille, Eva a trouvé le petit Jésus dans sa crèche et l'a étranglé de ses mains. Voilà une bonne chose de faite.
Questions subsidiaires :
Le silence n'est-il que l'absence de bruit ?
La paix n'est-elle que l'absence de guerre ?
La solitude n'est-elle que l'absence d'autres crétins alentour ?
Le bonheur n'est-il que l'absence de troubles ?
Le néant n'est-il que l'absence de tout ?


lundi 9 avril 2018

ALONE ON MOON / 20


Malade pour un clébard.
Je sors pour ma balade matinale mais il pleut comme vache qui frise. Je m'attarde quand même un moment près de la rivière où les poules crawlent. Les crocodiles renversent leurs larmes sur de gros poissons en sueur. Un rat obèse fume sa pipe au bord de l'eau, il pêche à l'épuisette. Les ablettes amphibies fuient en vain. Ça fait du froid dans le dos et ça fait faim, mais on manque d'assiettes.
Pendant les trois kilomètres suivants, un clébard me suit en aboyissant bien fort. Je croise un chasseur déprimé et je l'incite à lui tirer dessus sans rémission. Mais l'homme veut jouer les héros de films de héros qui n'ont pas froid aux yeux et qui finissent leur adversaire à mains nues.
Il a perdu.
Le chien a gagné.
Je l'applaudisse bien fort puis je sortisse mon rasoir d'Occam qui est toujours la solution la plus simple, et schlack pour le chien.
Personne n'a rien vu. La justice passera l'éponge.
De toute façon, ce n'était pas un vrai chien mais un simulacre dickien qui avait subi avec succès le test Voight-Kampff.
Moi non.
Donc moi, pas d'empathie pour les mouches, les opossums, les suricates, les pandas, les bélugas, les barracudas, les boustrophédons, les raies aimantées, les pygargues à queue blanche et les ornithorynques qui ont traumatisé plusieurs générations d'écoliers avec leur orthographe à la con. Ils n'auront droit à nulle pitié, nulle compassion de ma part : je suis un zoopathe.
Je déteste aussi ma part animale et je le lui rappelle périodiquement d'un coup de taser dans les couilles. Elles me le rendent bien.
Je hais aussi les arbres. (Il faut oser le dire : un sapin, c'est très moche. Et un palmier, donc ! c'est ridicule : on dirait une autruche.)
À ce moment du compte rendu de ma marche forcenée, je suis chargé par une famille de sangliers consanguins et je regrette un peu que le chien ait bouffé le fusil du chasseur avec le chasseur. Je tente ma chance quand même : le clébard cadavré est tout raide, je l'épaule comme un chassepot à répétition et je lui tire la quéquette à répétition. Bang-bang. Élimination de la faune suidés à poil dur. Je m'en ferai des brosses à dents inusables jusqu'à la fin de mes jours.
Mais à ce moment-là une assiette volante en provenance du onzième arrondissement de Véga se pose sur la prairie détrempée. Trois petits hommes verts salade aux oreilles en feuilles de choux en descendent et me fluxent. Bientôt il ne reste plus de moi qu'une flaque de fluxe. Je regrette bien d'avoir été méchant avec les animaux. Trop tard.
Je m'endors en comptant sur un mouton : ça ne lui fait pas mal. Même sans anesthésie.
Dans mon dernier sommeil, je rêve d'un casoar à casque…
— Mais qu'est ce que cette souris vient foutre ici ?
— Demandez conseil à votre chat.